Une charogne
Une charogne Je connais peu la littérature et la poésie, mais un bon ami amoureux des lettres m’a un jour parlé de Baudelaire et de…
Une charogne
Je connais peu la littérature et la poésie, mais un bon ami amoureux des lettres m’a un jour parlé de Baudelaire et de son poème : Une Charogne.
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Voilà deux strophes tirées des « Fleurs du mal » qui décrivent magnifiquement bien l’état de mes réserves de porc-épic. Ma viande de la veille est devenue une infâme charogne où des mouches ont réussi à s’introduire pour y pondre leurs œufs. Je vous jure, c’est si écœurant à voir que j’ose à peine penser que j’en ai mangé hier. De plus, je commence à avoir un doute… je me demande si ces larves n’étaient pas là avant… je me demande si, égaré par la faim, je n’aurai pas avalé un animal malade et infesté de parasites. Je me rappelle avoir vu ces petites larves et de les avoir confondues avec des copeaux de bois ou du bran de scie. Devant cette truculente charogne qui bougeait presque devant mes yeux, j’ai décidé de rendre à la forêt ce qui lui appartient. Mange ta main, garde l’autre pour demain, mais ne te remet pas cette chose dans la bouche ! Amen. Cette viande nous a définitivement quittés.
Et j’ai repris ma navigation en me disant que je devais maintenant trouver à manger ! Pour survivre, il faut constamment recommencer les mêmes gestes et combler ses besoins primaires. Croyez-moi, c’est une gestion de temps qui occupe l’esprit en permanence, car l’angoisse de la mort est bien là, toujours présente, même si elle est peu probable.
C’est ainsi que, bien décidé à retrouver un porc-épic à dépecer, celui-là sans larves, ma trajectoire a croisé celle d’une corde attachée d’une rive à l’autre. Une bouée indiquait les travaux futurs d’un pont sur un sentier ! J’ai lu Territoires du Nord-Ouest sur l’objet ! AH ! Je sais maintenant où je suis. Plus loin ? Oui, une pourvoirie !
Je suis débarqué pour rencontrer James le guide de forêt, Ralph le dernier client de la saison et Suzan la cuisinière. Je me suis présenté et j’ai expliqué mon aventure en détail… franchement, ils ont eu l’air de me prendre pour un excentrique un peu dingue. Puis, ils m’ont invité à souper, du spaghetti ! Et ils ont eux la gentillesse de m’inviter à dormir dans un des chalets de l’endroit. J’en ai profité puisqu’il en coûte trente-cinq mille dollars pour un séjour d’une semaine ici. Pas de route, on s’y rend en hélicoptère. Côté confort, eh bien, pour le prix, je jure que c’est une arnaque ! Chalet de rondins, vieux meubles et lit plus ou moins confortable. Enfin, pour moi, c’était le véritable bonheur, mais si j’avais eu à payer ce prix, j’aurais demandé un remboursement. On m’a expliqué que pour un chasseur de chèvre sauvage des montagnes, le trophée en valait largement le prix. Chacun son monde…
Et après une bonne nuit ? OUI, UN CAFÉ ! Et du bacon, et des œufs, et des saucisses, et des toasts et que ça fait du bien ! Mais le jeu ne s’arrête pas ici, car je dois rejoindre la civilisation et sans route reliant la pourvoirie au monde citadin, mon aventure continue. À la différence que maintenant, je sais où je suis précisément. Après avoir regardé quelques cartes topographiques du coin, j’estime que je suis à plus ou moins 200 kilomètres du fleuve Mackenzie et encore à une bonne distance de la communauté autochtone dont j’ai oublié le nom, mon port d’accueil le plus près. Non, l’aventure n’est pas terminée, mais cette fois, je quitte la pourvoirie avec une bonne quantité de barres tendres dans les poches. Tout pour éviter de manger encore cette charogne.
Après avoir salué mes bienfaiteurs et juste avant de reperdre ma navigation, Suzan la cuisinière m’a demandé quel type d’arme j’avais contre les ours. Innocemment, je lui ai répondu que je n’avais qu’une petite bonbonne de poivre de cayenne. Celle-ci m’a expliqué, à moitié cynique et à moitié découragée pour moi qu’il y a deux semaines, elle avait aperçu des canotiers poursuivis par un grizzli. Le canot, bien au centre de la rivière, était suivi de la rive par une bête énorme qui n’entendait pas à rire. « Moi, c’est ça que j’ai contre les ours ! » m’a-t-elle dit en me montrant une énorme carabine tronçonnée. J’ai bien failli lui répondre que, pour ma part, j’avais mon sourire et mon charme pour me défendre contre la méchanceté du monde, mais je n’ai pas insisté. Déjà, mes hôtes me regardaient régulièrement comme un extra-terrestre ou un cinglé échappé de l’asile, je l’ai joué profil bas.
Que cette pause m’a fait du bien ! Je repars léger, en forme, sûr de mes moyens et plein d’une énergie nouvelle.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.
C’est sur ce Baudelaire et son poème que le voyage continue. En espérant ne pas devenir, sous les griffes d’une grosse bête, cette charogne que j’ai rendue à la terre. Si l’homme est aussi mauvais au goût pour un grizzli que le porc-épic l’est pour l’homme, je ne crains rien.
Il en voudra peut-être à mes barres tendres cependant !
Fred en trois points :
Moral : 10 sur 10
Physique : 8 sur 10, en raison de la fatigue d’accumulée
Ce qui lui manque : … après une longue hésitation, la télévision.
Capsule de Fred ayant servie à l’écriture de ce texte :
Progression de Fred









