La peur d’avoir peur

Opération banquise, c’est le titre de mon dernier projet d’aventure avec mes coéquipiers Jacob Racine et Dan Barriault. C’était sûrement le défi le plus facile que je me suis lancé depuis le début de ma carrière d’aventurier, il y a 17 ans. L’idée était simple : descendre le fleuve en bateau et monter sur un immense bloc de glace pour se laisser dériver tranquillement de Trois-Rivières à Québec. Ce projet, je l’aimais d’amour. Un rêve de p’tit gars réalisable avec une tête d’adulte et de l’expérience.  C’était une occasion pour moi et mes compagnons de nous laisser bercer au rythme de ce géant qui coule juste en face de chez nous. Enfin, j’allais répondre à la question qui brûlait l’imaginaire de l’enfant en moi : qu’est qu’il se passe avec ces monstres glacés qui dérivent en face de Trois-Rivières ?

Tout était parfait, planifié, réglé au quart de tour et pourtant, Opération banquise a créé la controverse.

De nombreuses organisations œuvrent à la gestion des activités sur le fleuve : la Garde côtière, Transport Canada, Transport Québec, les ports commerciaux, les municipalités riveraines, la Corporation des Pilotes du Saint-Laurent Central et l’Administration de pilotage des Laurentides. C’est cette dernière qui a décidé d’arrêter le trafic de nuit sur le fleuve à cause des risques de collision avec notre banquise habitée. C’était, à mon avis, une décision inadéquate, précipitée et politique. Il me semble que la communication entre ces différents organismes n’est pas aussi fluide qu’elle devrait l’être. En ce qui me concerne, les plus hautes autorités ont été avisées longtemps d’avance par les voies officielles (appels téléphoniques et courriels) et médiatiques. Est-ce que notre projet aurait mis en lumière un problème de communication ou de hiérarchie entre tous ces intervenants? Est-ce qu’ils ont voulu manifester leur pouvoir sur les eaux?

Personnellement, je crois qu’on a eu peur d’avoir peur. Nous vivons dans une société où tout est réglementé, régi et assuré. Quand une personne agit différemment, on s’inquiète. On veut le ramener à l’ordre. En 2019, un élève turbulent, on le médicamente, un artiste extravagant, on le crucifie sur les réseaux sociaux.  L’aventurier, on ne veut pas qu’il crée de vagues, on se demande son utilité dans la communauté. Bien que mes aventures aient permis d’amasser plus de 120 000$ pour Opération Enfant Soleil, je crois que ma mission d’aventurier, c’est de combattre la peur. D’abord, les miennes en expédition et celles des autres par l’exemple et les conférences. La peur est un problème moderne grave. Par crainte du jugement ou de l’échec, on n’avance plus, on s’enlise et ultimement, on devient chialeux. Trop de potentiel est perdu à cause de nos pensées négatives nuisibles.

Ouvrir les barrières, c’est une responsabilité que les plus fonceurs ont dans notre société. Les artistes ouvrent nos consciences, les scientifiques repoussent le domaine des connaissances. Je n’ai pas les talents artistiques ni la rigueur scientifique, mais sur le terrain, je me sens confiant et en sécurité. Voilà, le défi de l’aventurier moderne; prouver que l’on peut encore rêver, réaliser et sortir des sentiers battus. Au Moyen Âge, nous avions peur que la terre soit plate, des artistes ont chanté l’horizon, des scientifiques ont fait des calculs, des aventuriers ont mis les voiles et ont découvert qu’il y avait d’autres continents au-delà de l’océan.

J’aime quand un entrepreneur me dit que je l’ai inspiré à réaliser son grand projet ou qu’un étudiant a retrouvé la motivation pour compléter son diplôme en voyant ma conférence. Les outils et les stratégies que je développe en expédition se révèlent efficaces pour tous les projets.

La peur du vide nous empêche de passer à l’action ! Elle nous pourrit la vie, la rend grise et sans saveur, elle nous pousse à boire, à jouer, à manger à l’excès sans savoir pourquoi. Trop de gens délaissent leurs rêves, leurs ambitions, leurs passions par peur de l’inconnu, du noir. Je connais deux remèdes à cette bête sombre. Le premier consiste à s’informer sur ce qui cause cette peur. Il faut transformer l’inconnu en connu pour passer de l’ombre à la lumière. Dans le cas de la banquise, les pilotes ont manifesté la crainte de ne pas nous voir durant la nuit, mais s’ils s’étaient informés en lisant notre plan d’urgence et en communiquant avec nous pour toutes autres questions avant de fermer le trafic, j’aurais pu leur dire que j’ai 40 000 km d’expérience en navigation de nuit, de jour, sur les océans Atlantique et Pacifique ainsi que sur le fleuve Saint-Laurent. Ils auraient découvert que nous planifions d’être loin de la trajectoire des navires et que nous avions un bateau insubmersible, une radio VHF, trois téléphones, une balise GPS et une tonne d’équipements de navigation, dont des lumières détectables à dix kilomètres. En moins d’une minute, nous pouvions quitter notre banquise pour des lieux plus sûrs. En navigation, une rencontre se déroule sur une période beaucoup plus longue que sur la route. On sait une heure d’avance quel navire se trouvera aux alentours. On le voit arriver, on lui parle à la radio.

La deuxième façon d’effacer la peur, c’est le geste de confiance. Il faut s’y confronter! En conférence, j’incite les jeunes et moins jeunes à « Oser l’aventure ». Ils doivent prendre des risques sans pour autant risquer leur vie. La différence entre les deux se trouve entre autres dans la préparation qu’on y met. Je fais de mon mieux pour être un exemple par mes actions.

Quand j’ai parlé de cette idée à Jacob et Dan, ils ont tout de suite emboité le pas pour rendre cette aventure à un niveau supérieur. « Nous allons faire un plan d’urgence, contacter les autorités et aviser la Sûreté du Québec », m’ont-ils dit. Ces gars sont des hyperactifs de première ligne. Rien ne leur échappe. Leur métier consiste justement à reproduire pour la télévision des scénarios de survie pour des artistes et des équipes de tournage. En d’autres mots, ils rendent l’extrême sécuritaire. Nous avons travaillé comme des fourmis dans le but de mettre notre plan au point.

« Banquise! » C’est ce mot qui a troublé. Jamais personne n’a poussé l’audace à se laisser dériver sur la glace pour une longue période. Je souligne « pour une longue période » parce que, dans les faits, plein de gens montent sur les banquises du fleuve. Je l’ai fait maintes fois en kayak et les canots à glace jouent sur celles-ci tout l’hiver.

En réalité, si nous avions déclaré l’intention de naviguer en bateau de rafting, personne n’aurait manifesté d’intérêt ni de craintes. Nous aurions pu jouer la communication de notre aventure de cette façon, mais je croyais qu’il était temps de démystifier les dangers de la navigation hivernale. Notre fleuve est vivant à l’année et oui, avec l’expérience, les connaissances et les équipements adaptés, il est possible d’en profiter de façon sécuritaire.  

Notre aventure était légale, prudente et surtout originale. Un seul appel aurait pu éviter les pertes tant décriées par ceux qui ont pris cette décision précipitée d’arrêter la navigation commerciale. À preuve, il fut facile de quitter les eaux dès que nous avons appris la nouvelle par les médias qui avaient toute la facilité du monde à nous joindre. Avec une communication aux demi-heures avec la Garde côtière, comment se fait-il que ce soit les médias qui nous ont informés de la fermeture de nuit?    

Il y a des leçons à en tirer. Nous aimerions participer à cette réflexion, car nous avons le désir de reproduire cette expérience, mais, cette fois, en collaboration et en toute sérénité. Ainsi, nous aurons fait avancer les choses. N’oublions pas : À qui appartient le fleuve? Est-ce que des aventuriers auraient un rôle à jouer dans le partage et la définition de nos espaces pour permettre à tous d’en bénéficier?

 

Voici une vidéo qui exprime bien la sérénité vécue durant cette aventure : https://www.youtube.com/watch?v=WUjoX3HNsBM&t=3s

Photo : Annie-Claude Roberge

 

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 La peur d’avoir peur !

par Frédéric Dion

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